Archives mensuelles : juin 2016

Me décentrer de moi ou me centrer en moi

J’ai toujours été frappé par une certaine opposition entre les spirituels de différentes origines et les psychologues. Je lis souvent chez les spirituels la nécessité de se « décentrer de soi », et même de « se déposséder de soi ». Par ailleurs, ceux qui sont dans le domaine de la psychologie insistent souvent sur l’importance « de penser à soi », de « ne pas s’oublier ». Qui a raison ? Pour bien comprendre, il est nécessaire d’être conscient de quel « moi » il s’agit lorsqu’on parle ainsi.

 J’aimerais dire d’abord mon accord avec ceux et celles qui sont dans le domaine de la psychologie et qui reçoivent des gens qui se sont donnés jusqu’à oublier de tenir compte de leurs forces et qui vivent un épuisement complet. Ils insistent, avec ces personnes, sur l’importance de tenir compte d’elles-mêmes, de penser à elles. De même, lorsqu’ils accueillent des personnes, qui, sans s’en rendre compte, par besoin d’être reconnues, oublient ceux et celles dont ils ont la responsabilité, en se donnant là où ils obtiennent cette reconnaissance dont ils ont tant besoin.

Je comprends aussi les spirituels qui insistent sur « se décentrer de soi », voyant cette tendance que nous pouvons tous vivre, de tout ramener à soi, de ne penser qu’à soi sans tenir compte des autres, d’avoir besoin d’occuper beaucoup de place, parfois toute la place. C’est pour éviter cela que j’ai d’abord appris à être disponible à ce qu’on me demandait pour ne pas être centré sur moi. Le résultat : ma vie était dispersée. Je n’étais pas centré en moi. Je ne donnais pas mon fruit. Ma vie n’était pas faite de docilité à des appels intérieurs, ni à plus grand que moi en moi. Le Souffle ne guidait pas ma vie.

Ce qui manque derrière cette divergence, à mon avis, c’est d’être au clair sur les différents « moi » dans la personne.

–        Il y a le « moi égocentrique » qui se situe au niveau de la sensibilité et se vit à partir de ses seuls besoins ou même des seuls besoins de ses proches. L’égocentrisme peut se vivre également au niveau cérébral dans des projets centrés sur sa réussite personnelle, parfois au détriment des autres.

–        Il y a le « moi profond », l’être profond, fait des multiples richesses dont la personne est constituée. Ce lieu dans la personne est fait de bonté, d’amour gratuit, de compassion, de générosité, et n’est pas « égocentré ». C’est située en ce lieu, au coeur d’elle-même que la personne peut se donner à partir de ses dons personnels. Ainsi, elle peut se réaliser en apportant au monde le don qu’elle porte dans son unicité.

Pour arriver à vivre selon le moi profond, ce qui est premier et fondamental, c’est la connaissance de soi. C’est en apprenant à se connaître dans sa personnalité unique que les engagements que l’on prend, deviendront progressivement fidélité à ce pour quoi on est fait.

Les grands sages et certains grands spirituels ont insisté d’abord sur ce fondement : « Connais-toi toi-même » (Socrate). « La connaissance de soi est le pain avec lequel on mange tous les autres mets dans la vie spirituelle. » (Thérèse d’Avila)

Reconnaître ses mouvements égocentriques est essentiel pour se décentrer de ce qu’on a l’habitude d’appeler son ego. Combien de fois, on entend parler du gros ego des autres ! Cependant, reconnaître son être profond, rejoindre ce lieu en soi, apprend à vivre à partir de ce lieu, tout en tenant compte de tout soi, est encore plus essentiel, car c’est le seul vrai moyen d’arriver à se décentrer du moi égocentrique.

Je termine par cet extrait d’un texte d’Yves Girard :

« Tu t’éloignes définitivement de toi (le moi égocentrique) non en sortant vers les autres, mais en descendant en toi (le moi profond). Tu vas vers les autres non en sortant de chez toi, mais en gagnant tes profondeurs… L’unique porte pour sortir définitivement de toi (le moi égocentrique) est cachée au fond de ton être et elle ouvre, là, sur l’infini de Dieu ». Lève-toi et resplendis p. 70